Le pays d'Abel

(Extraits du roman "Les Fruits Amers)

"La vallée du Var coule depuis Pont de Gueydan, en aval des gorges de Daluis, jusqu’au pont de la Mescla, où le fleuve s’engouffre dans les gorges pour s’échapper vers la Méditerranée. Ce bout d’arrière-pays niçois bordé des deux contreforts des Préalpes d’Azur, encaissé par endroits, devient plus évasé entre Entrevaux et Villars-sur-Var. C’est dans cette vallée rocailleuse que serpente le Chemin de fer de Provence emprunté par des autorails étriqués connus des autochtones sous le nom de « Train de Pignes », hérité de l’époque où, selon la légende, des conducteurs de l’ancienne locomotive à vapeur, en manque de charbon, avaient alimenté leur boîte à feu avec des pignes de pin ramassées dans les bois bordant la voie ferrée..."
"... À Entrevaux, Abel, de retour du lycée, descend de l’autorail qui le ramène d’Annot. À la sortie de la gare, il aperçoit des voyageurs attardés à lire un panonceau cloué sur le mur. Il s’approche à son tour et lit par-dessus les épaules. Cette lecture le laisse indifférent. Il reprend son chemin pour la maison, mais, traversant le pont-levis, il stoppe brutalement le pas et laisse échapper à haute voix : « Fatche de con! Jeudi 9 septembre au stade de foot de Puget… Putain, c’est moi ! » Surpris de sa propre réaction véhémente, il se retourne pour vérifier si quelqu’un l’a entendu s’exclamer. Mais les deux soldats allemands postés à l’entrée du pont sont trop loin de lui pour avoir compris. Il n’y a personne d’autre plus près. Il avance de quelques pas et relit sur une autre affiche clouée à la lourde porte des fortifications du village..."

"... D’Allemagne, un convoi militaire l’emmène jusqu’à Grenoble, d’où il peut prendre un autocar pour Digne, puis l’autorail du Chemin de fer de Provence jusqu’au village de son enfance. Depuis ce jeudi 21 octobre 1943 où ils ont gravi, avec Pierre Payen, le chemin de terre et de caillasse qui monte vers Saint-Léger pour rejoindre le maquis, il s’est écoulé une année et demie, dix-huit petits mois. Mais ces dix-huit mois lui paraissent avoir été dix ans. L’autorail, celui-là même qu’il empruntait tous les jours pour se rendre au lycée d’Annot, lui semble maintenant ridiculement petit. Lorsqu’il sort de la gare, et marche jusqu’au pont-levis, tout lui  semble étriqué. La vallée n’est qu’un vallon, et les fortifications du village un décor miniature de jeu d’enfant ou encore celui de la crèche de l’église à Noël. Abel monte sa rue en observant chacun des détails qui la composent, jusqu’aux plus petits. Les maisons aux enduits défraîchis, les portes de planches vermoulues, une chaîne rouillée barrant l’accès d’une venelle, les vitres cassées d’un lampadaire, les pavés érodés par des siècles de passage des sabots de chevaux et des cerclages de roues des chariots. Arrivé devant la maison familiale, il retrouve ses sensations passées lorsqu’il rentrait de l’école. 

Ses sœurs qui jouaient à la marelle sur la placette ou sautaient à la corde en poussant des cris aigus et des rires enfantins. Il pose son sac sur la première marche de l’escalier et regarde la fenêtre, comme si sa mère allait tout à coup apparaître et lui demander : 


« Alors, mon pitchoun, t’as bien travaillé aujourd’hui ? » ...

"... Dimanche, à l’aube, il prépare son sac de vêtements et ses provisions, referme la maison et quitte le village encore endormi par le sentier de la citadelle. Là-haut, à droite du gros portail d’entrée de la place forte, un sentier grimpe dans la montagne jusqu’au lieu-dit « les Lacs ». De là, il poursuit sur un chemin pédestre en mauvais état qui serpente à flanc de montagne jusqu’à Saint-Léger... "